Encore un !

Encore un !

Comme vous le savez peut-être, la médiathèque de Romans a organisé un concours de nouvelles. Certains élèves de notre lycée y ont participé. Avec leur accord, nous allons publier pendant les semaines à venir ces écrits.
Pour commencer, voici la nouvelle de Jérémie Manoha (2nde D). N’hésitez pas à laisser votre avis sur cette nouvelle en commentaires !
Bonne lecture 😁

pixabay.com

En me réveillant d’un sommeil de plomb, j’entendis en premier lieu cet opéra sordide et puant. Ce tonnerre polyphonique, ces obus tonnant, ces canons fusant, ces grenades percutant le sol pour laver l’aube, cet enfer terrestre. J’étais arrivé dans ces ténèbres par le fleuve d’hommes composé de chars, de camions, de mitrailleuses et de canons. Le général nous avait donné sa bénédiction, il était comme Charon aux portes des Enfers. Au-dessus de ma tête, les corbeaux arrivaient à larges coups d’ailes. Ils cherchaient des morts frais, des foies tièdes où ils pourraient s’engraisser de pâtée à chair humaine, de sang et de vers luisants. Une fois dans les tranchées, au sein de cet abattoir, je vis l’horreur de la guerre, des ruisseaux de sang et de boues coulaient. Il y avait des miaulements de mitrailleuses, des sifflements de lance-flammes et des claquements de tirs d’obusiers. Devant moi, des barbelés emprisonnaient les cadavres pourrissants ; mi- vivants, mi –morts, ils se faisaient becqueter par les corbeaux, les rats. Et l’odeur… cette odeur inoubliable de sang, de poudre et de métal couplée à la sueur, à la pisse et au vomi. Moi, je voulais simplement retrouver ma vie d’avant, ma fonction d’homme de lettres, assis sur ma vielle chaise en bois d’acacia en buvant une infusion à la verveine. Malheureusement, la guerre avait éclaté, et je me retrouvais là, dans cette prison à ciel ouvert au centre de Verdun, tel un pion sur un échiquier géant, dirigé par l’état-major qui déplaçait des divisions entières sur sa carte vers l’abattoir. Les règles de la guerre étaient simples : tuer un maximum de soldats ennemis avant de se faire tuer soi-même. Nous nous battions pour le gain d’une colline perdue le lendemain. Je voyais mes camarades sortir des tranchées, en poussant leur dernier cri de rage, leur fusil à la main, le casque fixé et le masque à gaz attaché à leur taille. Ils étaient aussitôt balayés par les planeurs ennemis, puis ils tombaient perforés de balles. Mais moi, je n’étais pas comme eux, j’étais sur le front, sans fusil, sans pistolet, sans couteau, sans armes… Oui, c’était mon choix ! J’avais répondu à la mobilisation de mon pays ! Je me rappelais de cette longue semaine de formation au camp militaire, comme si c’était hier.

Je n’étais pas le premier au parcours du combattant, ni aux courses d’orientation ou je ne savais même pas utiliser une boussole. Mais le pire, c’était lors des épreuves de tir. Le lieutenant nous a tendu un fusil, et je lui ai répondu : « Ma philosophie m’en empêche ». Depuis ce jour-là, j’ai été moqué, maltraité et battu. Les lieutenants donnaient des leçons aux futurs soldats en leur disant : « regardez tous c’te minable, c’te lâche qui n’veux po prendre un fusil ! Ne comptez point sur lui pour vous sauver les miches ! ». Puis, dans les vestiaires, mes camarades me frappaient, ils me disaient : « Ta philosophie mon cul ouai ! Tout c’que t’es, c’est d’être un lâche ! ». J’essayais tant bien que mal de leur expliquer ma conscience, ma conception morale et mon refus de participer à cette violence de masse. Mais ils n’avaient que faire des « sornettes » d’un lâche ; l’homme n’est qu’un animal avide de sang et désireux de détruire autrui. J’ai donc été convoqué par le tribunal de la justice, je leur ai expliqué mon objection de conscience, et mon envie d’aider mon pays. Ils ont décrété que je n’avais pas assez de connaissances médicales pour être infirmier et m’ont envoyé sur le front, sans armes. Comment pouvais-je me rendre utile ? Pendant que je me posais des questions, les lance-flammes chantaient, précédés des cris de douleur des soldats qui retentissaient. Albert et Victor, mes deux camarades, se tenaient à côté de moi. Albert avait un regard rouge, un regard de bête enragée, et il répétait sans cesse :

«- Oh putain, les salopards ! Ils ont buté Edouard ! Il se tournait vers moi et me disait ; Et toi le sale lâche, qu’es ’tu branles ici ! Casse-toi, bordel, tu sers à rien.

– Ta gueule, Albert, on est tous de la chair à canon ici, lui comme nous ! » Sanglotait Victor.

Puis, soudain, Hans pris son Mauser C 96, et le rechargea. Il tremblait, des larmes coulaient sur la crosse de son fusil.

« – Fais pas l’con ! lui criait Victor. J’veux pas t’perdre toi aussi.

– Tu l’as dit toi-même, on est de la chair à canon ! De toute façon, je suis ici pour crever ! » rétorqua Albert.

Il s’élança alors hors de la tranchée, la rage à la bouche et les yeux remplis de haine. Il tira, tira, tira sans cesse sur les tranchées ennemies. Les balles fusaient à la vitesse de la lumière, il en tua un, puis deux, puis la jambe du troisième claqua sous l’effet de la balle. Quant à moi, je ne comprenais pas ce qui justifiait l’action de tuer quelqu’un, pourquoi s’entretuer ? Pour une question de gain de territoire ? Pour une question d’honneur ? Rien ne justifie le fait d’ôter la vie de quelqu’un. Les cadavres dansaient sous les impacts des balles. De ma tranchée, je vis un soldat ennemi contourner Albert. Il l’avait mis en joue. Victor avait disparu, je regardais autour de moi et le vis, cent mètres plus loin, se faire embrocher par une lame rouillée, souillée par les gaz des soldats ennemis. A côté de moi, il y avait un fusil, j’avais le choix, je pouvais sauver Albert ou alors ne rien faire et pleurer la mort de Victor, qui sera suivie de celle d’Albert. Mon cœur s’arrêta de battre. Il y avait un silence de plomb. Le temps s’était arrêté. Les corbeaux ne croassaient plus, les obus ne tombaient plus, mon corps vibrait, non, il tremblait plutôt. J’avais chaud, je me sentais très mal à l’aise. Comme le jour où j’avais laissé le portail ouvert, et que le chien préféré de papa était sorti. On l’avait retrouvé trois jours plus tard écrasé sur la route. J’avais mal au ventre, à la tête, aux jambes. Je pris le fusil, mis en joue le soldat ennemi. J’avais de plus en plus mal. Mal à la conscience, mal à l’intérieur de mon âme. Alors, je lâchai le fusil. Je ne voulais pas être pourri de l’intérieur, je ne voulais pas avoir un mort sur ma conscience et être aussi pourri que ce champ de bataille. Mon cœur reprit ses battements, le temps recommença. Alors les cadavres recommencèrent à danser au rythme de cet opéra. Albert reçut un shrapnell dans le buste tandis que le cadavre bleuâtre de Victor gisait au sol. Je sentis en moi une profonde tristesse, un perpétuel sentiment de culpabilité.

La nuit commença à tomber sur le champ de bataille. J’étais seul dans ma tranchée. Les genoux dans la boue rouge et visqueuse. J’avais faim, très faim, horriblement faim. Le bataillon de ravitaillement avait pris un obus de gaz. 56 hommes sont morts, quant à la nourriture, elle était intoxiquée. Je vis un rat passer devant moi, mon ventre souffrait, il se tordait dans tous les sens, j’avais de crampes d’estomac. Je voulus prendre le rat mais un de mes camarades était plus rapide.

« Casse-toi, bouffon, les lâches ne mangent pas », disait-il !

Je regardais le ciel clair obscur pendant de longues minutes, cette noirceur illuminée de feux d’artifices qui donnaient un côté dantesque à cet enfer éternel.

Tout à coup j’entendis un cri, un cri d’une voix familière… C’était la voix d’Albert. Il n’était pas mort ! Alors je l’imaginais seul, agonisant sur le sol rempli de cadavres. Dans ma tête, un espoir naquit, chassant toutes mes incertitudes et mes remords, une voix ne cessait de me dire : « Si tu ne peux pas tuer d’hommes, alors sauves-en le maximum » Elle résonnait comme un duo de ténors. J’avais enfin trouvé une utilité à mon pays dans cette guerre. Je voulais, non je devais sauver le maximum de soldats ! Je me précipitai alors hors de ma tranchée et courus vers Albert.

« – Qui va la ? Oh putain, ne me dites pas que c’est l’autre tâche ? Casse-toi, j’veux pas me faire sauver par un lâche comme toi. Laisse-moi crever… chuchotait Albert.

– Ne t’inquiète pas, je suis là, tout va bien se passer, on va s’en sortir, ENSEMBLE ! »

Il était couché à terre, ses bras étaient collés le long de son corps par le sang noir et sec, son ventre était creusé en cuvette et il avait un gros trou dans le buste. A mon avis, la balle avait dû toucher une artère, car ses vêtements étaient remplis de sang. Sa tête était surélevée par un tas de boue. Je le pris par le bras et le portai, le trainai, il criait de douleur mais je continuais. Je devais le sauver. Je traversai la Meuse et l’amenai jusqu’au début d’un chemin que les soldats appelaient « la voie sacrée », esquivant les cratères des obus et les zones de gaz. Mais la vapeur blanche, timidement, çà et là, elle me troublait la vue et je me perdais dans ce décor apocalyptique. Puis je repartais. J’utilisais mon oreille comme outil de navigation, un soldat criait à ma droite, il avait des croutes de sang sur le visage, un membre en moins, je le pris, et le portai jusqu’à ce que cette fameuse voie.

« Ahh… Boche ! » disait-il d’une voie agonisante.

Je ne comprenais pas bien ce qu’il disait, sa mâchoire était trop déformée pour pouvoir produire un bruit audible. Et je repartais, je faisais des allers-retours perpétuels entre la première ligne de front et cette fameuse « voie sacrée ». Je marchais sur les cadavres de ces créatures avec lesquelles j’avais si étroitement vécu, et si longtemps souffert. Je n’arrivais pas à reconnaitre le visage de mes camarades, beaucoup trop déformés. Je ne faisais pas le tri entre ceux que j’aimais et ceux que je haïssais. La seule chose que je me disais, c’était : « Encore un ». Il fallait que je sauve le maximum de mes camarades ! Et je continuais, évitant les feux follets ainsi que les obus qui éclataient tout près. Ce tremblement perpétuel perturbait tous mes sens, j’avais l’impression d’être une machine. Mais pas une machine à tuer, non ! Une machine à sauver ! Durant cette nuit de dur labeur, je continuais mon devoir, j’avais perdu la notion du temps. Si les tranchées d’argile s’effondraient sous le tremblement des canons, alors je m’empressais d’aller secourir les soldats enfouis dans les abîmes. J’en sauve un, puis un autre, puis 5, puis 10, 16, 20, et je me disais à chaque fois : « Encore un ! ». Je transpirais sous mon casque. J’avais des courbatures aux bras, mes jambes tremblent, mais je continuais à avancer, à tirer les morts-vivants : « encore un ». Si un ennemi passait, alors je me cachais sous une fine couche de boue, j’utilisais le fusil comme bâton, au bout d’auquel j’attachais un drap aux extrémités, puis je plaçais le blessé sur le drap. Et je le tirais comme un enfant sur une luge. Sauf que c’était sur un sol de sang, et ce n’était pas un jeu. La guerre est horrible. A ma droite un soldat avait perdu ses boyaux, à ma gauche un autre avait perdu sa tête, là où le sang coule comme la sève, des gros vers bien gras se disputaient le repas. Quant à moi je continuais : « encore un, encore un, ENCORE UN ! » Les gaz rentraient dans mes bronches, je toussais du sang, ma vue se troublait, mais la nuit était loin d’être finie. Je devais accomplir ce travail titanesque. Le lendemain matin, dès l’aube, j’apportais le dernier soldat à la « voie sacrée » ou des centaines de soldats s’étaient réunis et me regardaient d’un air incompréhensible. Les forces me quittèrent et je m’effondrais à genoux sur le sol. Je ne voyais quasiment rien, je sentis qu’un soldat « bien gradé » s’approchait vers moi, car tous les autres hommes semblaient s’écarter. Dans le doute, je criai de mes dernières forces :

« Général Von Kluck, c’est bien vous ?! Ici le soldat Friedrich ! Je n’ai pu me résoudre à tuer le moindre poilu mon général, mais j’ai sauvé ! Oui, en contrepartie j’ai sauvé une soixantaine d’alliés ! »

Les soldats se mirent à rire, puis celui qui était à côté de moi cria :
« STOP ! Taisez-vous soldats ! » Puis il s’adressa à moi et me dit : « Toi, mon petit boche, tu n’as vraiment pas de chance ! Je suis le général Nivelle, le chef de ces hommes. Et tu viens de sauver 67 soldats français ! »

Jérémie Manoha

2 réactions au sujet de « Encore un ! »

  1. Franchement pas mal du tout. J’ai apprécié l’histoire, le style et la chute. Bravo, vivement l’année prochaine pour une autre nouvelle. Merci, il faut toujours dire merci à l’auteur
    Maxime

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