Un jour sur la terre

Un jour sur la terre

Ce mercredi, nous vous publions la nouvelle de Maxime Ancian, en 2nde D.

Pixabay

Il était dix-huit heures et déjà Bruno ne rêvait plus que d’une seule chose. Il visa les aiguilles de l’horloge et soupira. Encore deux heures puis il fermerait la devanture du Victor Hugo, et s’enfilerait dans la Grand rue avant de rejoindre son petit deux pièces.

Mais pour l’heure, nettoyage du percolateur, rangements des verres, accueil des derniers clients étaient de mise. Sans omettre la gestion de cet individu qui enchainaient les shots de whisky depuis une bonne demi — heure. Bruno détaillait cet homme. Affalé sur le comptoir, il semblait porter sur ses épaules tout le malheur du monde. Pourquoi noyait-il ses larmes dans l’alcool ? Encore que les raisons lui importaient peu. Il allait devoir stopper net, ici, sa descente aux enfers. Un verre, deux verres, trois, quatre et bientôt cinq. Plus rien ne l’arrêtait. Le type claqua rudement son verre sur le comptoir et brailla.
— Garçon ! Un autre.
Voilà qu’il vomissait sa détresse sur le comptoir. Bruno le dévisagea avec compassion. Il était pourtant bien habillé et n’avait pas les traits bouffis d’un clodo. L’homme s’impatienta, frappant d’un coup de poing sec le zinc du comptoir.
— Garçon ! Un autre et plus vite que ça !
Alors Bruno se ressaisit et l’interpella d’un ton moralisateur.
— Eh oh ! Calmez-vous monsieur, vous ne voyez donc pas que c’est assez. Bientôt une demi-heure que vous picolez comme trou !

Jean se fichait pas mal des beaux discours du garçon de café. Ce qui lui importait était pour l’heure de sentir le whisky descendre, tel un ruisseau, le long de son œsophage et le remplir de bien-être.
— C’est plus fort que moi ! balbutia-t-il en ramenant sa main sur son front.

Voilà que tout autour de lui tournait. Nul doute que s’il essayait de se lever du tabouret il perdrait immédiatement l’équilibre. Et que dire de cette soudaine envie de vomir. Bruno pouvait voir sur son visage le mal-être qui l’envahissait.
— Monsieur, tout va bien ? Je vous sens fébrile… eh merde il va vomir !
Il se précipita vers Jean, l’emmena régurgiter aux toilettes.

Jean le repoussa, il n’avait pas besoin de son aide. Et puis ce flash ! Qu’il disparaisse pour de bon ! Qu’il le chasse de sa mémoire ! Qu’il oublie définitivement ces trois dernières années de malheur. Comment avait-il fait pour être tombé aussi bas ? « Je suis minable, je suis minable ! » se répétait-il en boucle dans son esprit. Il songea au passé. Il avait tout pour être heureux. Une femme, un enfant, des amis, une maison, un travail, une vie certes simple, mais une vie tout court… Avant on le saluait dans la rue. Avant, il se levait chaque matin pour rejoindre son usine. Certes, sa profession n’avait rien d’exceptionnelle — les trois-huit, cent soixante jours par an — mais lui, il se sentait heureux, heureux de pouvoir se dire qu’il avait un toit sur la tête, trois repas par jour, et chaud les jours d’hiver.

Avant il y avait Marie et Paul. Ils étaient tout pour lui.
Son esprit s’échappa vers la Bretagne. Quelles vacances ! Il se revoyait sur cette plage, transporté par la mélancolie du paysage de Saint Guirec, apercevant au loin la silhouette de son fils qui l’appelait. « Papa, viens te baigner. Ne fais pas ta chochotte, elle n’est pas froide ». Avec amour, il répliquait « Si tu le dis, j’arrive ! »Il y avait aussi ces villages côtiers et ces ruelles où les touristes immortalisaient leurs petits bonheurs. Les chalutiers accostaient, les pêcheurs déchargeant la pêche du matin. On pouvait voir dans les cageots une mosaïque de poissons allant du cabillaud à la langoustine. Il se remémorait ses moments heureux avec Paul, qui impressionné par ces choses grouillantes et gluantes au fond des casiers, se cachait derrière lui, terrifié à l’idée d’en manger.

Puis, il y avait eu Marie. Vingt-cinq ans de mariage et des souvenirs en pagaille. À chaque fois qu’il avait la tête ailleurs, il songeait à elle et nombreuses étaient les fois où son cœur se souvenait de leur rencontre. Il avait suffit d’un concert de jazz sur la place du kiosque Peynet pour qu’ils tombent raides dingues. Un mouvement de foule l’avait jetée dans ses bras et depuis elle ne les avaient jamais plus quittés. Par moments si douce, à d’autres si rebelle, elle illuminait ses jours et ceux de Paul. Marie était svelte, se trouvant presque trop maigre. Mais il aimait ses formes, tout comme ce caractère de femme forte. Elle savait défendre bec et ongles sa famille. Un modeste mariage, l’argent ne coulait pas à flots, puis un petit voyage de noce en Normandie. L’Ilot rocheux les attendait, entouré d’une magnifique baie, théâtre de grandes marées. Le Mont-Saint-Michel, grandiose, les accueillait en son sein. Ils avaient observé le phénomène depuis les remparts et n’avaient cessé de s’embrasser jusqu’à l’Abbaye bénédictine.

Tout était tellement plus simple avant…
Jean déglutit avec peine, le souffle soudainement court, la sueur dégoulinant le long de sa chemise.
— Voulez-vous que j’appelle quelqu’un ? Votre femme ? Des amis ?
Parlons en des amis ! Jean eut un rictus amer au coin de la bouche.

Avant il y avait Paulo, Bob et Jacky. Ils s’étaient connus sur les bancs de l’Institut Notre-Dame à Valence. Il avait passé leur enfance à apprendre, jouer, sortir et faire les quatre-cents coups ensemble. Que dire de ces après-midi où ils pêchaient au bord du Rhône en attendant que les truites se rappellent à eux. Que dire de ces moments agréables, de ces fous rires, de ces parties de foot qui n’en finissaient plus et primaient sur les devoirs. Plus tard, le BAC, leurs amours et leurs emmerdes… En vieillissant, ils s’étaient un peu éloignés, mais persistaient les dimanches ensoleillés au parc Jouvet, les barbecues déjantés au bord de la piscine, les petits bals populaires après l’affrontement des jouteurs d’eau, les anniversaires et les soirées plateau-télé devant un match de la Ligue. Avant, ils étaient présents pour lui. Avant il aurait tout donné pour eux.

Et puis il avait eu quarante-cinq ans. Il avait soudainement changé sans que Marie n’y comprenne rien. La crise de la quarantaine l’avait-elle rattrapée ? Sa famille ne le reconnaissait plus. Lui, de nature si tranquille et raisonnable, lui qui s’estimait heureux d’une vie ordinaire et simple, appréhendait désormais l’avenir sous un autre angle. Il avait suffi d’une matinée d’été pour qu’il trouve sa maison fade et sans âme. Alors, il avait voulu changer sa garde-robe, ses meubles et sa voiture. Marie avait soudainement eu le droit d’être encore plus belle. Ne lui avait-il pas suggéré de se rendre au hammam, au coiffeur ou chez l’esthéticienne ?

Il dépensait sans compter, pour qu’ils soient plus heureux. Mais Marie s’inquiétait d’un tel revirement de comportement. Son homme n’était plus celui qu’elle avait rencontré. Il dilapidait l’argent du foyer, se coupant petit à petit du monde, ignorant ses amis, refusant les invitations au prétexte qu’ils étaient devenus ennuyeux et bien loin de ses préoccupations du moment. Jean voulait voyager, Jean voulait s’éclater. Une situation qui pour Marie n’avait aucun sens. Elle réclama qu’il lui fournisse leurs relevés bancaires. Mieux, qu’ils se rendent à la banque… Mais Jean l’en avait dissuadé affirmant que la situation était sous contrôle, prétextant qu’il avait été promu avec une bonne augmentation à la clé. Marie n’en avait pas cru un mot.

Puis il y avait eu les dix-huit ans de Paul sans oublier sa mention bien au BAC. Jean avait voulu marquer le coup. Il lui avait offert pour l’occasion un superbe roadster sportif. Une belle Yamaha MT-125, parce que Paul ne serait jeune qu’une seule fois, parce que l’engin en imposerait sur la route, parce que Marie hurlerait au loup lorsqu’il lui avouerait cet achat. Paul en fut ébahi alors que Marie furieuse décréta qu’elle le tiendrait pour responsable s’il arrivait malheur à la chaire de sa chaire.

Et il arriva ce qu’il arriva. Un virage, un arbre, une glissière de sécurité qui explose sous le choc, le casque qui vole et son corps qui se démembre. Paul fut retrouvé cent-mètres en contrebas de la route, dans un champ de blé. Deux gendarmes, une porte qui s’ouvre, un regard, Marie qui comprend, et Marie qui hurle. L’œil tourne, la tête penche, les épaules s’affaissent, le corps tombe. Marie est au tapis. Alors oui, c’était mieux avant.

Avant qu’elle ne fasse ses valises et le quitte pour toujours.
Avant que Paul ne meure. Avant qu’il ne devienne un gros con.
Avant que ses amis ne lui tournent le dos.
Avant qu’il ne gagne 75 millions d’euros à l’Euromillion

Maxime Ancian

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