Les inséparables

Les inséparables

Nous avons le plaisir de publier aujourd’hui la nouvelle de Elie Bouvier, qui a remporté le premier prix du concours de nouvelles de la Médiathèque ! Bonne lecture ! 

Source : Pixabay

Notre histoire a commencé un été en Asie. Nous étions tous deux en voyage professionnel.
Mon regard s’est tout de suite posé sur elle. Nous étions nombreux mais au milieu de tous les autres, je ne voyais qu’elle. Quand elle s’est installée à côté de moi, je l’ai reconnue comme mon âme sœur, j’en étais sûr. Et nous sommes restés longtemps côte à côte, incapables de bouger. Elle ressentait la même chose que moi. Finalement nous sommes repartis ensemble à la découverte de l’Europe, notre avenir professionnel était là-bas. Depuis ce jour, nous n’avons plus jamais rien fait l’un sans l’autre et nous ne nous sommes plus jamais quittés.

Au début de notre histoire, nous nous suffisions à nous-mêmes et sommes restés longtemps enfermés chez nous. Nous n’éprouvions pas le besoin de sortir, être ensemble nous comblait. Par la suite, nous avons ressenti le désir de parcourir le monde.

Elle était la plus merveilleuse des créatures jamais rencontrée, à l’allure à la fois élancée et dynamique. Mon Dieu qu’elle était belle ! Pourtant, à bien y réfléchir, pour nous qui désormais sortions beaucoup, en ville, au restaurant, lors de concerts, d’expositions ou de manifestations diverses, on peut dire que j’en avais croisé d’autres, beaucoup d’autres, des plus petites, des plus grandes, des plus sportives, des plus raffinées, des plus flemmardes mais aucune ne me semblait aussi bien assortie. Je me souviens tout particulièrement un soir de 14 juillet, la musique était enivrante, la douceur des soirs d’été portait au romantisme et cette valseuse qui faisait virevolter ses escarpins m’avait bien tourné la tête. Mais je m’étais contenté de quelques désirs furtifs vite oubliés.

Nous aimions faire de longues balades sur la plage, respirer les embruns, entendre le bruit des vagues et sentir le sable humide. Nous rentrions souvent trempés mais tellement heureux de notre complicité et de notre harmonie. Souvent, le dimanche, nous nous en allions à travers la forêt, courions dans les feuilles mortes esquivant les racines ou les souches des arbres, ou alors nous partions randonner en montagne, à la découverte de la faune et de la flore et nous nous amusions, à courir après les marmottes et les bouquetins.

Une fois, nous avons même remporté une épreuve sportive en équipe, quelle fierté de monter sur le podium au rythme de la Marseillaise. Etre admirés de la sorte est un souvenir fort qui m’émeut encore aujourd’hui. Nous aimions d’ailleurs contempler la photo qui trône sur le meuble du salon.

J’appréciais chaque moment passé en sa compagnie. Un jour, je me suis même lancé dans la grande aventure d’un tour du monde, avec elle bien sûr, en avion, en bateau, en voiture, à vélo, à pieds selon les lieux visités. Nous avons admiré la beauté des paysages, l’immensité des espaces, la diversité des cultures et des tenues vestimentaires. Au cours de ce long périple, je me souviens qu’elle s’était accrochée à une branche et s’était légèrement ouverte sur le côté, sans gravité mais j’avais dû l’accompagner pour se faire rafistoler. Rien de grave, juste un ou deux points de suture par-ci par -là. Je ne la trouvais que plus belle, plus attendrissante.

Un soir, j’ai eu très peur pour elle : nous sortions d’un immeuble parisien, peu habitués à la ville que nous étions, elle était un peu devant moi et au moment où elle s’apprêtait à traverser la route, un camion a surgi de nulle part à vive allure et a failli l’écraser. Mon sang n’a fait qu’un tour, je me suis précipité sur elle pour la protéger, j’ai bien cru la perdre ! Au final, une simple chute dans le caniveau nous attendait.

Parfois, elle avait essayé de gaucher le pas mais c’était plus fort que moi, je ne pouvais m’empêcher de la suivre de façon régulière, inexorable. Parfois, elle était agacée par ma présence quotidienne et tentait de partir en courant, ce qui ne manquait pas de la faire trébucher. Il était très rare que nous passions la nuit l’un sans l’autre. Quand ça arrivait, elle n’était jamais loin, nous étions toujours heureux de nous retrouver au petit matin. Il y a bien eu cette fois où elle s’est absentée plus longtemps que prévu, j’ai bien cru qu’elle ne reviendrait pas. Et quand à nouveau, elle fût là, nous sommes repartis comme si de rien n’était. Je me suis torturé pendant un temps, me demandant où elle était tout ce temps. Qu’avait-elle fait ? Avait-elle rencontré quelqu’un ? Qui avait pu la détourner de moi ? Etait-il plus jeune, plus beau, plus drôle que moi ? Puis j’ai décidé d’oublier, de pardonner, je l’avais retrouvée et nous faisions vraiment la paire. Oui ! Nous faisions vraiment la paire !

Finalement, on peut dire que nous avions vieilli ensemble. Nous en avions franchi des obstacles mais jamais nous n’avions refusé d’avancer, un pas après l’autre, telle était notre devise. Le temps avait laissé ses traces. J’ai trouvé qu’elle avait perdu quelque peu son éclat des premiers jours, sa peau était tiraillée et avait creusé quelques sillons mais elle n’en était que plus belle. Au fil des ans, j’avais remarqué qu’elle avait changé d’odeur, une odeur légèrement plus soutenue mais certainement que moi aussi je dégageais une odeur plus tenace…
Jamais au grand jamais je n’aurais voulu quelqu’un d’autre qu’elle auprès de moi. Même si ces derniers temps notre vie était devenue plus morne, moins trépidante. Parfois même, nous restions des heures enfermés dans le noir, perdus dans nos souvenirs et notre solitude. Etait-ce la vieillesse et le lot de tous les couples qui ont traversé les ans ?

C’est vrai, si je fais le bilan de ces longues années, je pourrais regretter que notre duo ne se soit pas reproduit mais la nature est parfois cruelle et elle en avait décidé autrement et nous nous étions fait une raison. Je veillais sur elle, je la protégeais, j’étais souvent inquiet pour elle, j’avais peur qu’elle se fasse marcher dessus ou qu’elle ne sache pas se défendre. Je la savais un peu fragile. Certains en profitaient. D’ailleurs, il y avait un danger que je redoutais plus particulièrement, un monstre innommable, c’était toujours le même prédateur qui rôdait autour d’elle, sournois et prêt à bondir.

Ce jour-là, nous étions bien tranquillement installés côte à côte sur le tapis du salon, profitant sereinement de la plénitude d’être ensemble quand je sentis arriver le danger. J’ai d’abord reconnu son odeur, sauvage et animale ! Puis ce fut sa respiration, haletante et bruyante ! Il avait pénétré dans la maison, il n’y avait plus aucun doute là-dessus, le bruit des chaises renversées en témoignait ! Il cherchait sa proie ! Il avait certainement préparé son coup et surveillé les allées et venues du quartier ! Il devait savoir que nous étions seuls et sans défense… Nous étions figés, tétanisés par la peur, incapables de faire un seul pas. Elle savait tout comme moi que le danger était imminent. Lequel de nous allait-il choisir ?
C’est totalement impuissant que je l’ai vu arriver, les yeux brillants de convoitise. Il contourna la table basse et vint se poster en face de moi, son regard me transperçait. Incapable d’émettre un son, je priais pour qu’il se jette sur moi épargnant ainsi celle que j’aimais ! Oui, j’étais prêt à mourir pour elle. Il en avait décidé autrement, à mon grand désarroi il fit volte-face et se jeta sur elle. Elle n’eut pas le temps de crier, prise au piège de cette mâchoire puissante. Elle – ma moitié, ma bienaimée – était en train de mourir sous mes yeux. Je ne pouvais rien faire. Je la voyais tournoyer comme un pantin désarticulé, elle était devenue un jouet à la merci de son assassin. Sous mes yeux, elle se fit trainer, rouler par terre, saccager avec une telle violence qu’elle finit complètement déchiquetée, souillée par la bave dégoulinante de ce prédateur invincible. Une porte claqua, le monstre, conscient de l’acte terrible qu’il venait de perpétrer, lâcha sa proie et prit la fuite. Mon âme sœur gisait en lambeaux et sans vie sur le tapis du salon. Dévasté par ce spectacle inhumain, je laissais la souffrance m’envahir, la réalité était terrible : cette fois, le chien avait eu raison d’elle, c’en était fini pour de bon. Rien ne serait plus comme avant. Désormais, nous ne pourrions plus marcher côte à côte, et la belle paire de baskets que nous formions irait finir au fin fond de la poubelle.

Elie Bouvier

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