Nouvelle gagnante des secondes A

Nouvelle gagnante des secondes A

Cette année, les secondes A ont organisé un concours de nouvelles. Ils ont pu élire la meilleure ! Nous vous la publions donc aujourd’hui. Bonne lecture 😉

Durant mes années collège, j’avais toujours eu l’habitude de rentrer chez moi en prenant le bus. Et dans mon bus, il y a toujours eu « l’homme » : le visage fermé, grand, fort comme un buffle, tatoué un peu partout, très impressionnant et effrayant. Une fois, alors qu’il était assis derrière moi, son téléphone se mit à sonner. Il décrocha et écouta attentivement son interlocuteur avant de lâcher d’une voix rauque et grave, ces mots qui me glacèrent : « Mais pourquoi l’avez-vous abattu ? Il aurait pu rester debout encore quelques jours ! ». Depuis ce jour, à chaque fois qu’il entrait dans l’autocar, mon cerveau s’amusait à faire défiler des images de cet homme tuant quelqu’un. J’avais beau être grand et musclé, je me sentais ridicule à côté de cet homme et j’oubliais ma virilité en m’enfonçant un peu plus dans mon siège dur et inconfortable avant de baisser le regard.

En entrant au lycée, je n’eus plus besoin de rentrer en car, étant plus près de chez moi, Cependant, ma petite sœur, faisant son entrée en sixième, dut le prendre à son tour. Le jour de sa rentrée, je lui fis mille et une recommandations :
– Ecoute-moi bien Marie, tu suis bien ta classe, ne te trompe pas de salle, tu retrouveras tes amies durant la pause, ne te perds pas dans les couloirs. Et ce soir dans le bus, tu te souviens bien que tu prends le douze qui passe à seize heures cinquante! Ne le rate pas ! Et prends garde à l’homme !
– Oui Antoine, ne t’inquiète pas, je ne suis plus un bébé ! Soupira-t-elle.
Puis elle déposa un bisou sur ma joue avant de s’en aller. Je la regardais partir, à la fois fier et inquiet. J’avais du mal à me rendre compte que ma sœur rentrait déjà au collège. Pour celle-ci, je suis un peu comme un père et une mère à la fois, le premier ayant subitement disparu du jour au lendemain sans plus jamais donner de nouvelles alors que ma mère était enceinte de ma sœur. Après son départ, ma mère a fait en sorte de l’effacer de nos vies en détruisant tout ce qui le concernait. Je lui en avais toujours voulu : elle ne voulait plus entendre parler de son mari, très bien mais elle n’avait pas à nous priver d’un père! J’ai cependant réussi à préserver une photo, que j’ai cachée au fond d’un de mes tiroirs. Ma mère, pour subvenir à nos besoins s’est mise à travailler énormément et on ne la voit jamais. C’est donc naturellement que je me suis occupé de ma sœur comme des parents le feraient.

Lorsque j’arrivais au lycée, je trouvais mes amis en grande discussion à propos de « la bande de la croix ». Cinq criminels parcourant le pays et ayant pour coutume de tuer une personne dans chacune des villes qu’ils traversaient. On ne savait pas qui ils étaient et on ne savait que très peu de choses sur eux si ce n’est que toutes leurs victimes sont retrouvées avec une entaille en forme de croix sur le front. Les autorités ont tenté d’étouffer l’affaire pour ne pas inquiéter la foule mais quelques informations ont fuité. Un de mes amis dont le père est policier a entendu celui-ci dire qu’ils se trouveraient dans notre ville en ce moment. Aussitôt mes pensées se tournèrent vers l’homme du bus, ses paroles, son physique impressionnant, j’en étais sûr il devait certainement avoir un lien avec eux ! Et là, mes yeux s’agrandirent d’horreur : Marie ! Ma sœur prenait le bus avec cet homme et mon instinct ne me présageait rien de bon.

La journée fut très longue et je n’écoutai qu’à moitié le discours ennuyeux des professeurs. Celui de maths le remarqua bien et m’appela à la fin du cours pour me réprimander. Ce qu’il a dit ? Aucune idée. Quand j’ai vu que l’horloge affichait dix-sept heures, soit cinq minutes avant l’arrivée du bus de Marie, je me suis focalisé sur une seule chose, sortir d’ici et le plus vite possible.
Quelques minutes plus tard, il me libérait enfin et je me ruais dans les couloirs, avant de poursuivre ma course jusqu’à l’arrêt de bus le plus proche. Il était déjà passé depuis cinq bonnes minutes quand je l’atteignais enfin. Mort d’inquiétude, je rentrai à la maison d’un pas vif en espérant que tout aille bien pour Marie.

Une fois chez moi j’attendais l’arrivée de ma sœur. Celle-ci arriva un peu plus tard, et sans que je n’eus le temps de dire quoi que ce soit, elle se jeta dans mes bras en hurlant. Ne comprenant pas la raison de ses pleurs, je la serrai contre moi avant de lui demander ce qu’il y avait. Elle mit bien cinq minutes avant de se calmer un peu et parvenir à parler sans hoqueter :
– Le monsieur !
– Quel monsieur ?
– Ils étaient cinq !
– Mais, qui ça ?
Elle peinait à m’expliquer et j’angoissais de plus en plus, imaginant les pires scénarios dans ma tête :
– Dans le bus, il y avait cinq personnes en plus du monsieur.
– Oui, continue je t’écoute.
– Et, d’un seul coup, le bus a changé de trajet et il s’est arrêté dans une rue sombre. Les cinq personnes dont le conducteur se sont levés et m’ont jeté un regard très effrayant.
Mes muscles se contractèrent en attendant la suite, Marie me sourit tristement et je me détendis un peu :
– Deux m’ont attachée sur mon siège, un autre m’a bâillonnée pendant qu’un homme très grand et très effrayant s’est approché et a sorti un petit canif bien aiguisé en disant que je serais une superbe victime, puis il a commencé à griffer une croix sur mon front, quand d’un seul coup, l’homme au canif s’est pris un coup de poing qui l’a envoyé au sol. Les autres n’ont pas eu le temps de réagir que l’homme qui m’a sauvée m’a poussée hors du car en m’hurlant de m’enfuir. Et je me suis enfuie en courant. J’ai juste eu le temps de voir que mon sauveur était l’homme du bus ! En m’enfuyant, je l’ai vu traverser le pare-brise du véhicule.
Je serrai ma sœur tremblante contre moi, je m’en voulais tellement : elle n’avait pas à vivre ce genre de choses si jeune.
– Je suis désolé Marie, c’est ma faute je n’ai pas fait attention à toi.
– Non Antoine, ce n’est pas ta faute !
Je caressai doucement les longs cheveux de ma sœur puis j’écartai sa frange pour y découvrir une entaille sur son front, heureusement, ils n’avaient pas eu le temps d’achever leur marque. Je ne remercierai jamais assez l’homme du bus. En fait, cet homme était tout sauf dangereux : il a protégé ma sœur, de « la bande de la croix» au péril de sa propre vie.

Tout en consolant ma sœur, mon regard fut attiré vers un tiroir entrouvert de mon bureau, une photo en dépassait : quelqu’un avait fouillé dans mes affaires. Je fronçais les sourcils et fixai Marie, elle m’expliqua qu’elle voulait revoir Papa avant sa rentrée en sixième. Je pris la photographie, cela faisait bien plusieurs années que je ne l’avais pas sortie et son visage s’effaçait toujours plus de ma mémoire. Je détaillai attentivement l’image : mon père était grand et costaud, appuyé sur une pile de troncs d’arbres, une scie à la main, son casque dans l’autre, le regard perdu au loin, je me rendis compte que malgré ce que je pensais, il me manquait terriblement et personne ne pouvait combler ce vide qu’il avait laissé dans mon cœur, pas même ma sœur. Mon père était un bucheron et rien ne le rendait plus fier que d’abattre un grand arbre. Il aimait s’attaquer à ces géants végétaux de plusieurs dizaines de mètres de haut. Mon regard glissait sur la photo avec nostalgie quand, soudain, un détail me frappa : une petite colombe les ailes ouvertes, tatouée sur son poignet.

Aussitôt, tout s’assemblait et j’attrapai mes clefs et ma sœur. Sans lui laisser le temps de comprendre, nous courûmes vers l’endroit où la bande de la croix l’avait attaquée. Je venais de réaliser que c’était la pire erreur de jugement de toute ma vie. Durant toutes ces années, il a toujours été là pour nous, il veillait sur nous dans l’ombre, il ne nous avait pas abandonnés.
L’endroit était rempli de policiers hurlant de circuler, je me faufilais entre eux. Marie sur les talons, je m’avançai vers l’avant du bus, j’y reconnu le pare-brise, éclaté en multiples morceaux qui gisaient au sol, et au milieu de ces morceaux de verre, un corps humain. Recouvert par un grand drap blanc, une immense tâche de sang rouge rubis faisant contraste avec la pâleur du tissu se répandait sur tout le drap. Une main couverte de sang dépassait et, sur le poignet de celle-ci, il y avait un tatouage, lui aussi faisait contraste avec le sang pourpre :

Une colombe étirant ses blanches ailes se noyait dans des flots rouges carmin.

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